Parce que les transatlantiques...
| Jours 9-10 : hospitalité écossaise |
| Voyages - 2002 - Tour d'Europe (Suzuki SVS 650) | |||
11-08-2002 : 381 km / 2289 km
12-08-2002 : 0 km / 2289 kmLa journée a été rude. Très rude. Ca a commencé la nuit, à l'auberge de jeunesse de John O' Groat. Des Tchèques, forts sympathiques au demeurant, sont dans le même dortoir que moi. Et ils font un boucan du diable ! Trois qui ronflent, deux qui parlent en dormant et un qui pète... Au réveil, je me console en me disant qu'une bonne douche va me remettre les idées en place. Que nenni ! La douche ne fonctionne plus, il semblerait que nos amis tchèques aient vidé le réservoir.Il faut savoir qu'en Grande-Bretagne les plomberies sont encore "à l'ancienne". D'après ce que m'a dit un français, une loi du 19e siècle imposait de placer les réservoirs d'eau chaude en haut des batiments, ceci afin d'avoir de quoi combattre plus aisément les incendies. Le problème de ce système est que les anglais se contentent très bien de la pression fournie par la gravité. Ils n'ont pas souvent de pompe de surpression et le débit qui en découle sous la douche est ridicule ! Pour peu que l'on soit dans une vieille maison, il n'y a que le réservoir, non rempli en permanence, donc passé un certain nombre d'utilisations : plus d'eau du tout !
Je pars avec un mélange de frustration, de colère, fatigue, etc. à la recherche d'un pub où prendre un petit déjeuner. Je tombe sur le Redwood Bar, où Leslie MacLean, le boss, m'accueille avec chaleur quand je lui demande, avec un regard de chien battu, s'il peut me faire un petit déjeuner. Il me fait "a typical scottish breakfast" qui fait un peu peur au début mais se révèle très bon et très nourrissant. Sa voix rocailleuse, sa démarche lourde mais assurée, son regard bleu et sa peau burinée me font immédiatement penser à l'écossais le plus connu du monde : Sean Connery. Leslie est issu du clan MacLean, et ça a une certaine importance pour lui. Il m'annonce très fier que les MacLean ont beaucoup voyagé dans le monde et autrefois étaient des hommes très forts. Vu sa masse pour son âge (65 ans), je le crois sur parole ! Il tient son restaurant depuis 30 ans. Avant cela il a beaucoup bougé et a fait toutes sortes de métiers. Aujourd'hui il est heureux de sa vie dans son pays et me détaille l'intégralité de ses journées en me précisant avec minutie le contenu de ses repas !
Le reste de la journée n'est pas terrible. Certes, j'ai toujours droit aux superbes paysages des Highlands et du bord de mer mais je dois aussi affronter une température de plus en plus basse et bientôt... la pluie. Une pluie vicelarde, méchante, impitoyable. Elle apparait d'abord sous forme de routes humides, piège ultime pour les motards. Chaque virage, chaque freinage est négocié avec angoisse. Pire encore, je croise régulièrement des cattle grids. Ce sont des grilles qui remplacent, sur deux ou trois mètres, le bitume pour empêcher les bêtes de passer d'un champ à l'autre. Ce sont de véritables patinoires quand elles sont détrempées.Un peu plus tard, après la route humide, arrive la bruine. Ca n'est pas ce qui me dérange le plus. Engoncé dans mon équipement, je ne ressens pratiquement pas les attaques des gouttes, sauf sur mes mains qui sont le seul point faible de mon étanchéité. J'ai quatre couches de vêtements pour me protéger : t-shirt, pull, blouson et veste de pluie. Pantalon en cuir rembourré et renforcé avec mes bottes de routes dont je me félicite toujours un peu plus de l'achat.Donc, pas trop de soucis avec la bruine. Par contre, quand au milieu des Highlands, à plus de 50 kilomètres de la première habitation, il vous tombe une violente saucée sur le coin du casque, ça devient nettement moins drôle. Et comme cette pluie a le mauvais goût de durer, on en vient vite à maudir la météo, le pays et cette stupide idée de voyage...
La journée était placée sous le signe de la malchance : je me paume. Cela n'est pas très grave en soi, mais ça énerve, ça fatigue et surtout ça fait perdre un temps précieux. Alors que je me croyais raisonnablement dans les temps pour atteindre ma prochaine auberge de jeunesse, je vois sur ma montre de bord que je suis en retard. Il continue de pleuvoir et je continue de me perdre. Une chose est claire maintenant, il faut que je revois absolument ma façon d'écrire mes roadbooks !Point d'orgue de la journée : je ne suis plus qu'à une vingtaine de kilomètres d'une bonne douche et d'un lit douillet et je ne les trouve pas ! De la route principale, la A86, je dois bifurquer sur une route locale qui me mène droit à Corrour, destination finale.Impossible de trouver cette route... Je roule, je cherche, je roule, je recherche... Je ne la vois nul part. La A86 n'a plus de secret pour moi ! J'en connais chaque courbe, chaque piège à présent. C'est fatigué, énervé et frigorifié que je tente le tout pour le tout en prenant ce qui me semble être la bonne voie. Peine perdue, je me suis encore trompé. Désespéré, je m'arrête devant une grande maison dont les lumières allumées me font penser que je ne dérangerai pas trop pour demander mon chemin.Et c'est à partir de ce moment là que la journée devient magique !Le monsieur qui m'accueille est un vrai, un pur, gentleman farmer. Me voyant dégouliné, le visage probablement marqué par la fatigue, il m'ouvre spontanément sa porte, m'offre le café et des gateaux après s'être enquis de mon dernier repas. Il a une superbe maison, joliment décorée avec moultes tableaux et photos de familles. Deux chiens l'accompagnent dès qu'il fait un pas et je ne serais pas étonné de voir un cor de chasse à cour. Il s'appelle Richard, travaille comme responsable local des Highlands, ce qui doit expliquer son statut assez aisé. Lorsque je débarque, il vient de finir de dîner avec des amis, et malgré mes excuses et protestations, il refuse de me laisser partir sans que j'ai bu une goutte de brandy ! Comble de gentillesse et d'hospitalité, il téléphone pour moi à l'un de ses amis qui tient un hôtel à deux miles d'ici. Il reste des lits de libre et je suis attendu.Je partirai après l'avoir assommé de toutes les phrases de remerciements que mon vocabulaire anglais m'autorise. D'une classe incomparable, debout sur le pas de la porte, il me regardera partir sur ma moto. Je n'ai pas osé lui demander de poser pour une photo, trouvant que j'étais déjà de trop dans son univers. Peut-être que le froid et le stress m'ont mis dans un état second, mais je garde un souvenir incroyable de ce moment. Je lui ai laissé mon numéro de téléphone au cas où il passerait par Paris, tout en me doutant qu'il a déjà, dû l'oublier dans un tiroir...
Deux miles plus loin, la magie continue...J'avais déjà repéré ce petit batiment sur le bord de la A86 avec un panneau "rail station". Comme me l'a indiqué Richard, je descend une petite route habilement dissimulée et au bout de quelques nids de poules mes phares éclairent Allan...Effectivement, il m'attendait. Je me répands en excuses pour mon arrivée tardive et sans sourciller il me répond à chaque fois que ça n'est pas grave. Il me demande d'où je viens, et lorsque je lui dis "John O' Groat", il lâche un "My God" très digne. Il me fait visiter son hôtel et m'indique les différentes "accomodations" et c'est absolument parfait !Tout est propre, bien agencé, accueillant et, comble du bonheur, la douche a un débit d'eau "normal" ! Dois-je préciser que j'y suis resté scotché 15 bonnes minutes ? Bien installé dans ma chambre, avec 3 lits à étage pour moi tout seul, j'ai dormi comme un bébé pour me réveiller le lendemain sur le coup des dix heures.
Me voyant ressortir de la cuisine avec un mug de café, Pelinda, la femme d'Allan, me propose un petit-déjeuner que j'engloutirai tranquillement, profitant de ces doux moments de tranquillité dans ce petit paradis. Et finalement, plutôt que de reprendre la route, je m'octroie une journée de récupération entre Pussy le chat noir, Allan et Pelinda qui bossent à leur comptabilité. Ca me donne le temps de finir les articles sur ces derniers jours et d'écrire celui-ci. Histoire de ne pas trop "m'enfermer", je m'enquille un petit tour en moto dans le coin, où débarrassé de ma bagagerie et sans contrainte, je m'offre une petite bourre perso sur les magnifiques routes viroleuses des Highlands. A moi les joies de l'anglage, des freinages de trappeur et du hurlement du bicylindre ! Mais, quoiqu'il arrive, mon voyage reste une somme de rencontres...Lors d'une pause clope au barrage de Loch Ossian, je tombe sur un couple d'australiens, âgés de le soixantaine. Ils se déplacent en camping-car et font un tour d'Europe, comme moi. Sauf qu'ils le font en quatre ans ! Voilà une année et demi qu'ils parcourent les routes de France, de Grande-Bretagne, d'Italie, et d'Espagne. Ils sont ravis de croiser un français et m'expliquent à quel point ils aiment la France. Il semble que notre pays soit le plus adapté au tourisme et d'ailleurs, c'est en Provence qu'ils comptent passer l'hiver. Mais je dois les quitter assez vite, des nuages sombres annoncent la pluie, une fois de plus et je préfère retourner à la rail station. Car en fait d'hôtel, Allan et Pelinda ont restauré une ancienne gare de train abandonnée depuis 10 ans. Et le résultat est surprenant. J'ai pris mon petit-déjeuner à l'ancien emplacement des guichets, et ma chambre était probablement un bureau. Mais quelle sensation fabuleuse que de prendre son café et sa clope assis sur le bord du quai avec les Highlands au bout des rails !Jamais à court d'hospitalité, Allan et Pelinda me proposent de partager leur repas et je passerai une soirée tranquille avec eux à discuter de tout et de rien. Nous étions accompagné d'un vieux monsieur écossais avec un accent incompréhensible, venu faire de la randonnée... Pour le coup, mon anglais s'est nettement amélioré ! J'étais tellement bien avec eux que j'en ai oublié toute notion d'interview et mises à part les photos, je n'ai rien enregistré. Pour finir la soirée, je vois Pelinda jeter des morceaux de pains et des oeufs sur le quai. Je n'y porte pas trop attention jusqu'à ce que Allan coupe soudainement la lumière de la pièce et m'invite à le rejoindre à le fenêtre. Il murmure : "wait, he will come soon". Devant cette ambiance de mystère, je n'ose pas demander "who ?"... Et le voilà qui arrive... Un petit furet, qui s'approche par à coups, tous les sens aux aguets, puis se précipite sur la nourriture laissée au sol, la sélectionne avec soin, en embarque une quantité industrielle entre ses crocs et disparait à toute vitesse !Le moment est magique, et le vieux monsieur et moi-même passons une bonne heure à regarder la bestiole faire des allers et retours pour venir chercher son dîner...
C'est me cœur gros que je partirai le lendemain, non sans avoir tartiner une page complète de compliments dans leur visitors book. Allan me prendra en photo, nous échangerons emails et autres coordonnées. Tout comme Richard, ils me regarderont partir sur le pas de la porte, très dignes, et je ne leur montrerai pas cette petite larme qui coule sous mon casque.Bien évidemment, je vous laisse les coordonnées : Tulloch, Station Lodge, Roy Bridge, Inverness-shire, Scotland PH31 4AR 44(0)1397732333 http://www.stationlodge.co.uk. Pour parachever le tableau, leurs tarifs sont particulièrement bas pour la Grande-Bretagne : 25 livres (environ 40 euros) pour deux nuits et deux breakfast.
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