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Le programme des prochains jours se situe à Sapa, tout au nord du pays. Il s'agit d'une région montagneuse, habitée par des minorités ethniques. Pour nous y rendre, le train de nuit nous semble la meilleure solution : il nous permet de gagner du temps, d'économiser une nuit d'hôtel et de pratiquer la route dans des conditions assez agréables. Départ, donc, de Hanoi, après un dîner rapide et stressant. Le jeune homme, à l'accueil de l'hôtel, en charge de nous réserver le taxi et le train est un peu confus. Il nous propulse soudainement dans une certaine urgence. C'est pendant la fin du repas de mes amis que je retiens tant et mieux le conducteur du taxi. Il nous déposera à la gare, à quelques minutes du départ du train. Nous l'atteignons après une bonne course, relativement hilares...
Nous voilà donc installés dans notre compartiment, climatisé, de quatre couchettes. Il ne faut pas être trop regardant sur la propreté et les finitions, et encore moins sur les toilettes en bout de wagon. J'ai même croisé un rat... Julie ne m'a pas cru, je n'ai pas insisté, lui assurant ainsi une qualité de sommeil respectable. Pour ma part, comme je logeais sur une couchette supérieure, j'étais déjà moins inquiet de me faire bouloter les orteils en pleine nuit par un Ratatouille local. Et quand bien même ? Ne sommes-nous pas censé faire un voyage "à la roots" ?! Le fait est que le décalage horaire continue de faire effet : nous sombrons tous dans un sommeil lourd, bercé par le claquement irrégulier du train sur ses rails. Par extraordinaire, totalement hors-propos pour nous autres habitués à la SNCF, nous arrivons en avance ! Ce qui se traduit par une expulsion sur les coups de quatre heures du matin. C'est donc l'oeil morne que nous sortons de la gare de Lao Cai pour prendre un mini-bus. L'interlude du train a eu tôt fait de nous éloigner du bruit et des odeurs de la ville. Ce matin, la réalité citadine nous revient droit dans les oreilles et les narines. La gorge n'est pas en reste : l'on comprend mieux pourquoi énormément de Vietnamiens portent un masque. Il ne faut que quelques minutes pour ressentir tous les effets de la pollution.
Mais, joie, le mini-bus où nous sommes copieusement entassés nous destine à un air montagnard, en principe, plus sain. Ce sont 40 kilomètres vites avalés, dans un enchaînement de lacets, et surtout, un épais brouillard qui nous inquiète tant par l'insécurité routière qu'il génère, que par la promesse d'un froid humide à l'arrivée. Confirmation dans les cîmes : ici, nous constatons un magnifique point de vue, totalement caché ! Et frisson garanti au détour d'une courbe lorsque l'on manque d'emboutir un camion stupidement arrêté au milieu du bitume. Une fois arrivés, le programme de la journée se limitera donc à une balade dans la ville embrumée. Nous sommes sur un site touristique : inutile d'attendre autre chose que des boutiques pour touristes. Nous arrivons néanmoins, par notre heure d'arrivée matinale, à profiter de l'éveil du marché local, sans voir l'ombre d'un occidental. Plus tard, pour le déjeuner, nous retournerons au même endroit nous rassasier d'un phô brûlant, avec une vue imprenable sur la cuisine, à même la rue... On distingue donc trois types de population : - les Vietnamiens et Hmong du crû, en tenue de tous les jours. Ils sont au marché, ou bien dans les boutiques de souvenirs, de vêtements traditionnels ou de randonnée. - les Hmong en tenues traditionnelles, uniquement des femmes, qui accostent les touristes avec ce refrain lancinant : "You buy from me ? You buy from me ?". - les touristes, comme nous, qui déparent avec les mêmes éternelles polaires Quechua, chaussures de randonnées, sac à dos multi-fonctions, etc. Tout ce petit monde se côtoie et ne semble échanger que dans des rapports commerciaux basiques. Chacun tient son rôle, et évite d'en sortir. Il y a comme une forme de renoncement à ce système : une disposition immuable et entendue. Pratique par moments, déprimant à d'autres. La journée s'écoulera tranquillement. Nous réservons une excursion pour le lendemain, visitons quelques échoppes et retrouvons des Français croisés dans le bus du matin. La soirée se finira dans un bar, avec chants, guitares, et même un peu de west coast swing et lindy ! Au réveil, c'est toujours le même brouillard. Il semble même plus épais. Mais il nous en faut plus pour renoncer à visiter les rizières ! Nous nous rendons donc au point de rendez-vous pour retrouver notre guide. Le jeune homme qui nous accueille ne reste pas plus d'une minute avec nous. Il se dirige vers un groupe de femmes hmong en tenues traditionnelles et nous pointe du doigt. Elles fondent sur nous en un temps record ! Nous comprenons alors qu'elles seront nos guides pour la journée... Ou, plus précisément, l'une d'elle sera notre guide, et les autres seront des commerçantes ambulantes : nos "copines"... Notre guide s'appelle May, dit avoir quinze ans. C'est une petite pile électrique rigolarde. Son anglais, appris "in the streets", a de quoi faire rougir bien du monde. Bien campée dans ses bottes en plastique, elle dirige à la baguette sa petite troupe, nous y compris. Difficile de ne pas tomber sous le charme. Et ce, d'autant plus qu'elle répond à toutes nos questions avec forces précisions, et un sourire permanent. L'excursion nous fait descendre la route principale et goudronnée sur quelques kilomètres. Loin d'être seuls, ce sont plusieurs groupes, chacun accompagné de son essaim de Hmong, qui marchent en file indienne. Les nuages, le brouillard, offrent une visibilité qui ne va pas au-delà des 10 mètres. Au moins, nous avons quelqu'un avec qui deviser ! Puis, au détour d'un virage, nous faisons une pause. Des enfants nous attendent pour nous revendre des batons de bambous. Ils maîtrisent à la perfection la technique commerciale dite du "regard de chien battu" doublée des "yeux de l'innocence". Nous entrons ensuite dans les rizières par un chemin escarpé.
Notre longue procession de touristes, accompagnés de leurs nouveaux amis, avance plus ou moins péniblement. Les accompagnatrices, elles, se déplace avec une aisance déconcertante. Profitant de cet avantage elles prêtent leurs mains à tous ceux qui frôlent la chute à chaque pas... Et finalement, après quelques dizaines de minutes, ce sont enfin des paysages majestueux qui s'offrent à nous. D'abord furtivement entre deux nuages, puis totalement... La balade prend une nouvelle dimension, et encore plus lorsque notre guide nous sépare du reste du troupeau pour prendre un chemin de traverse. Nous parcourons les rizières au milieu des buffles en train de paître.
Et cahin-caha, nous débarquons à Lao Chai, village d'origine de nos accompagnatrices. La petite troupe nous encercle et commence sa manoeuvre de vente : "you buy from me ? you buy from me ?". Au menu : des ceintures, bracelets, taies d'oreiller, foulard, etc. On lutte, un peu, puis on cède en cherchant à limiter les dégâts. Après quelques dollars échangés, nous changeons de "copines". Si May reste avec nous, ce sont à présent des représentantes de l'ethnie Zao qui nous accompagnent. Elles sont un tantinet plus pesantes que leurs prédécessrices et commencent à nous agacer. Aurélie semble avoir gagné les faveurs toutes particulières de l'une d'elle... Alors que nous sommes en chemin pour le village suivant, notre jeune guide nous propose de passer chez elle. Le détour est un chemin en lacets, boueux, qui mène à sa maison. A l'entrée, les "copines" sont priées de ne plus nous suivre. Une fois dedans, le moins que l'on puisse dire est que c'est assez sommaire. L'on a plus l'impression d'être dans une grange : quatre grandes pièces, un feu dans le sol, des murs en bois définitivement pas étanches... Sont présents quelques membres de la familles, dont deux bébés. Nous déjeunerons sur place, avec May à notre table, tandis que la vie continue autour de nous. Le moment est bien plus qu'agréable. On se sent étranger, mais honoré, timide, presque gêné d'être là. De leur côté, ils nous ignorent sans nous mépriser. Et May fait sa petite vie, passant de ses hôtes à sa famille sans cesser de rire pour un rien. Le frugal repas (oeufs, tomates, concombres et Vache-Qui-Rit) est vite avalé. Nous avons dévié du programme initial et risquons d'être en retard au prochain village, Tan Van, où l'on doit venir nous chercher en bus pour retourner à Sapa. En sortant de la maison de notre hôte, nous retrouvons les "copines" qui attendaient patiemment une occasion de "buy from me" et de nous accompagner encore et encore. Devant la mine affligée d'Aurélie, elles finissent par comprendre que nous ne sommes plus de bons clients... Le retour se fait de nouveau par les rizières, mais cette fois avec le sentiment d'être réellement dans la "campagne profonde" du Vietnam. Le chemin est nettement moins balisé que celui prévu pour les touristes. Il est aussi nettement plus humide. Ce qui me donne une occasion unique de me faire remarquer : je me vautre malencontreusement, et lamentablement, dans la boue, au plus grand bonheur de mes camarades. Bonheur que je tiens aussi à dispenser aux enfants que nous croisons dans les fermes : les lazzis et quolibets sont un langage universel ! Nous arrivons à Tan Van où nous sommes récupérés par une antique et authentique jeep de l'armée russe à l'âge indéfinie. Space Mountain au Vietnam : j'y étais ! Ca tangue, ça secoue, ça cogne, ça retourne, ça tasse... Et tout cela dans un brouillard dense, sur une route trouée, bosselée et boueuse... C'est la solidarité des survivants qui nous unit à présent ! Cette petite expérience offre un prétexte idéal aux filles pour aller se faire masser les pieds dans un des nombreux salons disponibles dans Sapa. Pendant ce temps, Florent et moi-même réglons les divers détails des journées à venir. Inutile de prolonger notre séjour dans la brume. Nous décidons de retourner sur Hanoi en train de nuit pour repartir immédiatement dans la célèbre baie d'Halong. Notre tentative pour réserver un séjour en bateau dans la baie échoue devant le piètre anglais de notre interlocuteur téléphonique de l'agence Sinh Cafe (la référence du Guide du Routard). Heureusement, le "concierge" de notre hôtel à Sapa nous propose une autre agence, avec pignon sur rue à Hanoi et site web. Après rapide délibération nous prenons le risque de "quitter" le Guide du Routard : ça sera donc trois jours et deux nuits dans la baie d'Halong avec aller-retour en bus d'Hanoi. 120$, all-inclusive, sauf les boissons. Le retour de massage des filles semble douloureux. Le massage vietnamien est pour le moins viril, pour ne pas dire carrément violent. La technique principale se résume à donner des coups de poings de façon frénétique sur les membres inférieurs de la victim... du client (en principe consentant). La démarche douloureuse d'Aurélie nous fait prendre conscience de notre triste condition musculaire. Autrement dit, je suis bien content de ne pas y être allé... Et comme nous nous y sommes pris un peu tard, ce sont des couchettes super-luxe (3e catégorie) qui nous attendent dans le train...
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