Jour 1-2 : première destination


03-08-2002 : 431 km / 431 km

Samedi 3 août, 3h30 dans une station service :

Voilà ! Je suis enfin parti ! Fidèle à ma vieille habitude de voyage, je commence toujours par un bon brin d'autoroute pour "m'échapper" de Paris. On décrie souvent l'autoroute : ennuyeuse, dangereuse... Moi, au bout du compte, j'aime bien. Bon, je n'y passerais pas ma vie non plus, mais de temps à autre et notamment au début d'un voyage, je trouve que c'est la "mise en roue" idéale. Elle me permet de voir assez vite, et en limitant les risques, les petits détails qui peuvent gêner la conduite. Et de ce côté là, première constataion : mal attacher une veste de pluie conduit à de sévères représailles de sa part. Le vent en s'engouffrant dans le moins interstice, la veste se transforme en cape qui me fouette les flancs. Sensation pour le moins désagréable à 130 km/h sous la pluie. La pluie justement m'a suivie ponctuellement sur ce premier trajet. Heureusement, je n'ai pas eu droit à de vraies giboulées violentes et cinglantes. Le pantalon en cuir ainsi que la fameuse veste de pluie fouetteuse ont parfaitement tenu leur rôles.


Lors d'une pause café/croissant dans une aire d'autoroute j'ai rencontré Grégory et Martine. Ils travaillent ici au rythme des trois-huit et apprécient de bosser la nuit. Les gens y sont plus détendus d'après eux, surtout en cette saison où le travaille ne manque pas. Martine et Gregory ont chacun une passion qu'il serait difficile de deviner. Il y a 16 ans, Martine rencontre un collègue de son frère. Il est accompagné de son chien, un Husky. Elle tombe sous le charme de cette race et en adopte un. Elle sait que ce sont des chiens de traineaux et se renseigne sur cette pratique. Elle passe, avec son mari, d' un seul chien à une meute de six. Les premiers attelages sont ainsi vite constitués et les courses de traineaux, sur neige ou sur roues deviennent une passion.Elle trouve un club dans la région, monte une association et recueille des chiens pour les entraîner et participer à des courses avec eux. A présent, Martine et son mari ont arrêté la compétition et se contentent de paisibles balades de week-end ou vacances. Gregory a une passion tout aussi insoupçonnable : l'aquariophilie. Tout gamin il découvre les poissons exotiques. Avec l'aide d'un ami il confectionne son premier aquarium de 60 litres. Aujourd'hui il est très fier de son 1500 litres. Il me parle du décor grec qu'il a installé à l'intérieur, et l'heure qu'il prend chaque soir pour regarder ses poissons. Il ne les choisis pas selon les modes ou les bouquins qui sont, d'après lui, destinés à faire dépenser de l'argent. Il fonctionne au coup de coeur et, même s'il ne le dit pas ainsi, cherche à réaliser une œuvre d'art avec son aquarium, le décor, les lumières et les poissons. Ce qu'il voudrait aujourd'hui, ce sont des poissons d'eau de mer. Mais ils sont trop chers et trop fragiles. De 300 à 400 FF le poisson. Ca lui serait trop couteux d'expérimenter de nouvelles espèces. D'ailleurs il les connait toutes et me récite d'un trait des noms aux consonnances latines qui n'évoquent rien pour moi mais qui revêtent pour lui des couleurs, des formes et de nouvelles heures de détente devant son oeuvre. Apparemment il est content de m'en parler et m'offre le café et le croissant avec le sourire. Ils semblent rares les moments où il peut discuter de sa passion. Je repars de la station sous une pluie battante avec leurs mots et leurs yeux dans la tête. Bloqués dans cet endroit glauque, entre touristes et routiers, ils s'évadent comme ils peuvent et, je trouve, de la plus belle façon qui soit.

6h30, sur le ferry : 

Résolu à ne pas renoncer à mes mauvaises habitudes, je me suis paumé à l'entrée de Calais en prenant la direction de Dunkerke plutôt que celle du port. La signalisation française a cet avantage qu'elle vous fait vite comprendre que vous êtes dans la mauvaise direction. Par contre, pour trouver la bonne direction, c'est déjà plus nébuleux. Le départ étant à 5h45, un coup d'oeil sur ma montre m'a fait quelque peu tourner la poignée. Finalement, je suis arrivé dans les temps et l'embarquement s'est fait sans encombre. C'est avec un soupçon d'angoisse que j'ai assisté à l'arnachage de ma moto : une simple corde reliée à des tuyaux pour la tenir ! Quelques paroles rassurantes de la part de l'attacheur et je suis parti sur le pont pour voir se concrétiser un peu plus mon départ. Parce que maintenant, ça ne plaisante plus ! Après les 300 kilomètres réglementaires d'autoroute, j'attaque ma première destination : la perfide Albion, notre ennemie héréditaire... L'Angleterre ! En fait de sentiments hargneux, c'est plutôt une sorte de sérénité qui m'envahit. Après de longs mois de préparations, de doutes, de retards, me voilà enfin lancé dans l'aventure. Le son du moteur du ferry, le vent marin, les côtes françaises qui s'éloignent... Tout cela finit de me plonger dans le bain et le sentiment qui en ressort, est très agréable. Je me sens un peu plus "vivre".


Après la traversée, j'ai 150 kilomètres à faire pour arriver à mon premier point de chute : mes amis Alex et Mumu (Alexandre et Murielle, pardon) qui logent à Guilford. Ils ont émigré pour le boulot et s'ils reviennent chez nous, on les tondra pour la peine. En attendant, je ne dis rien puisqu'ils doivent me loger deux jours.   Voilà un an et demi qu'ils sont installés ici. Ils ont émigré lorsqu'Alex s'est vu offrir un poste de "software engineer" dans une grosse société qui développe du middleware (technologie informatique) pour le jeu vidéo. Murielle, sa douce, l'a accompagné et travaille elle aussi dans le jeu vidéo en tant que "lead game designer". Guilford est une petite ville anglaise bourgeoise et assez typique. C'est la Silicon Valley locale et nombre de sociétés du jeu se sont implantées ici. L'effet "village" en est décuplé et tout le monde se connait. Le contraste entre les activités et l'environnement est saisissant : pas d'immeubles gigantesques à couloirs moquettés à l'infini, mais plutôt de vieilles batisses en briques rouges avec de jolis ornements qui abritent les ordinateurs de dernières générations et où se développent les dernières technologies en date.  Murielle a une vision assez poussée et subtile de ce qu'est, ce que devrait être, le jeu vidéo et son industrie. Son cursus universitaire littéraire lui confère un mode de réflexion que je trouve trop rare dans le métier (j'y travaille aussi). Au-delà des lieux communs sur la violence, l'abêtissement de masse dont on nous rebat les oreilles, elle perçoit et conçoit les jeux comme une nouvelle forme d'art. Ce qui donne lieu a de longs débats sur la question où se mêlent psychologie, philosophie, littérature, cinéma et technique pure. Alex fonctionne de la même façon, mais dans son domaine qui est la programmation. Il se définit lui-même comme un geek, sorte de créature étrange qui ne peut vivre sans PC à moins de 100 mètres de lui. Pour une définition plus complète du geek, je vous conseille www.cafzone.net . Si Paris leur manque à tous les deux, les méthodes de travail anglaises, nettement plus rigoureuses que les nôtres, valent l'émigration. Alex, formé à la rude école du jeu vidéo français où s'affrontent de très bon programmeurs, profite pleinement de son avance sur ses comparses anglais. Je le soupçonne même de ne pas trop forcer sur ses neurones... J'envisage de le faire chanter très prochainement